Des lunettes jetables ?
Après la fast fashion, l’optique a connu sa propre accélération.
Depuis une quinzaine d’années, un modèle s’est installé sans faire de bruit : produire des lunettes en très grande série, à coûts fortement compressés, pour les vendre comme un accessoire de mode à rotation rapide. Cette fast optic promet accessibilité et modernité, mais elle repose sur les mêmes ressorts industriels que la mode jetable — avec, à terme, les mêmes limites.
Des lunettes bon marché… fabriquées à très bas coût
Sur le segment de l’optique dite “accessible”, une monture vendue entre 20 et 50 € coûte en réalité entre 2 et 6 € à fabriquer lorsqu’elle est produite en grande série en Asie.
Ce coût industriel inclut généralement l’injection plastique ou l’usinage basique, des matériaux standardisés, une main-d’œuvre peu coûteuse et des contrôles qualité limités.
Ce modèle est adopté, à des degrés divers, par de nombreuses enseignes positionnées sur le prix, qu’elles soient pure players ou réseaux physiques. Certaines marques comme Polette, Blacksheep, Jimmy Fairly, ou certaines gammes d’entrée de prix chez Afflelou, illustrent cette logique industrielle fondée avant tout sur le volume et la rotation rapide.
À l’achat, la promesse est séduisante. Dans le temps, elle l’est beaucoup moins.
Une durée de vie courte, pensée dans la conception
Ces lunettes sont conçues pour être portées, mais rarement pour durer.
En usage quotidien, la durée de vie moyenne d’une monture low cost est estimée entre 1 et 3 ans. Les causes sont bien connues : charnières fragiles, acétate qui se déforme, visseries standards difficiles à remplacer. La réparabilité est faible, et la réparation souvent plus coûteuse que le remplacement.
Sur une période de dix ans, un consommateur peut ainsi acheter quatre à six paires de lunettes à bas prix, pour un coût cumulé équivalent — voire supérieur — à celui d’une monture de qualité, tout en générant davantage de déchets et d’émissions liées à la production et au transport.
Le sommet de l’iceberg : un problème systémique dans l’optique
Comme pour la mode, la fast optic n’est que la partie émergée de l’iceberg.
Le problème ne se limite pas aux lunettes à très bas prix. Certaines montures vendues 150 à 250 €, parfois perçues comme “premium”, sont produites dans des conditions très proches, avec des coûts de fabrication parfois inférieurs à 10 €, mais une marge bien plus importante portée par le marketing et l’image de marque.
Autrement dit, le prix ne garantit ni la durabilité, ni la transparence.
L’épisode récent de la fast fashion a mis en lumière ces contradictions ; l’optique est confrontée aux mêmes logiques industrielles : chaînes de production éclatées, faible traçabilité, compression des coûts à tous les niveaux.
Une autre logique industrielle existe pourtant
À l’opposé, les grands lunettiers européens ont historiquement fait le choix d’une fabrication plus exigeante.
Une monture produite dans le Jura, en Italie ou en Allemagne coûte généralement entre 25 et 40 € à fabriquer, parfois davantage selon les matériaux et les procédés.
Cette différence se traduit concrètement par :
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des acétates de meilleure qualité,
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des charnières robustes et remplaçables,
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une conception pensée pour être réparée,
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et une durée de vie pouvant atteindre 10 à 20 ans.
Des marques comme Persol, Ray-Ban, Vuarnet, Silhouette, ou encore les verres Zeiss, incarnent cette approche plus durable.
Leur principal frein reste le prix du neuf, souvent situé entre 150 et 300 €, devenu difficilement accessible pour une partie croissante des consommateurs.
Une impasse… et une sortie par le reconditionné
L’optique se retrouve aujourd’hui dans la même impasse que la mode :
des produits peu chers mais jetables, face à des produits durables devenus inabordables.
Le reconditionné permet de sortir de cette opposition. En redonnant une seconde vie à des montures conçues pour durer, il rend accessibles des lunettes de qualité 40 à 60 % moins chères que le neuf, sans relancer une nouvelle production.
Moins de déchets, moins de transport, plus de valeur d’usage : le reconditionné ne corrige pas à la marge les dérives de la fast optic, il propose un autre modèle.
À mesure que les consommateurs regardent au-delà du prix d’achat, la fast optic montre ses limites.
La modernité de l’optique ne se jouera ni dans la course au prix le plus bas, ni dans un premium inaccessible, mais dans la capacité à faire durer l’existant et à rendre cette durabilité accessible.
En savoir plus
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ADEME – Consommation durable et produits du quotidien
https://agirpourlatransition.ademe.fr/particuliers/consommer-autrement -
France TV Info – Fabrication des lunettes low cost
https://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/metiers/artisanat -
The Guardian – Why cheap glasses don’t last
https://www.theguardian.com/fashion